Pour Marc Peyrade Père-Lachaise, jeudi 1er septembre 2016
Par Antoine Peillon

Marc, tu es ici. Vraiment avec nous. Nous sommes là, vraiment avec toi.
Je me suis parfois interrogé sur cette façon traditionnelle de tutoyer un défunt, au moment de ses obsèques. Car, même celles et ceux qui ne croient pas en l’immortalité des âmes ont le plus souvent ce réflexe. En fait, non, ce n’est pas manifester une croyance métaphysique parmi tant d’autres que de m’adresser à toi, de te dire « tu », de te tutoyer encore. C’est tout simplement exprimer ce désir de te parler, de te sentir m’écouter, réfléchir, penser, de te voir me regarder de tes yeux si brillants d’intelligence et de magnanimité. C’est tout simplement partager avec toutes celles et tous ceux qui sont réunis ici, cet après-midi, ce besoin de te tenir la main, de t’embrasser, d’échanger sur les dimensions les plus profondes, les plus importantes et les plus immortelles de nos vies. Nos vies d’êtres humains, au-delà de nos engagements syndicaux et citoyens.
C’est pour dire le sens fraternel de nos vies, des vies de celles et ceux qui sont de la même chair et du même esprit, que ces « tu », « toi », « Marc », « Marco »… crient, aujourd’hui, avec le poing levé, face à la peine immense, presque infinie, de ne plus pouvoir te toucher, de ne plus pouvoir appuyer nos épaules à la tienne, ronde, douce et forte à la fois. Ces « tu », « toi », « Marc », « Marco »… crient, aujourd’hui, avec le poing levé, face à l’injustice révoltante de ta mort si prématurée, parce que tu avais encore tellement de bien et de bon à nous donner, et à recevoir aussi. Ils crient notre attente, notre besoin de tes réponses toujours si justes, si vraies, si lumineuses à nos questions.
Mais non, nos longues discussions et nos conversations profondes « à tu et à toi » ne vont pas cesser, Marc ! Ta voix incomparablement tranquille mais vive, douce mais forte, ta voix sérieuse et souriante n’est pas prête de s’éteindre dans nos oreilles, dans nos cervelles et dans nos cœurs. Depuis le début du mois d’août, où nous nous sommes déjà retrouvés ici, beaucoup d’entre nous, pour accompagner notre aimé et admiré Michel Brunot, depuis ta nouvelle hospitalisation, aussitôt après, et encore plus depuis la semaine dernière, tu ne cesses de parler en moi, oreille-esprit-cœur t’écoutant à l’unisson.
Marc, ma peine est immense, comme très rarement. « Notre peine », je veux dire, parce que si c’est moi qui prends la parole à l’instant, je sais que celles et ceux qui sont avec nous, maintenant, t’aimaient, t’aiment et t’aimeront au moins autant que moi, depuis parfois bien plus longtemps et pour toujours. Marc, si notre peine est immense, presqu’infinie, ton sourire l’a déjà dépassée et la traversera invinciblement. Dans ta chambre, à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, nous nous sommes embrassés, beaucoup tenus par la main, nous avons parlé et même souri. Jusqu’au bout de ta veille, mercredi, il y a huit jours, tu es resté debout, malgré l’apparence, c’est-à-dire droit face au destin que tu savais inéluctable ; tu as gardé la maîtrise de la fin de ta vie ; tu as une fois de plus décidé, et ta décision a été reçue comme incontestable par tes médecins et par Catherine, ton épouse, ton amour. Malgré l’apparence, ta capacité extraordinaire à regarder la vérité en face, ta façon de vivre debout jusqu’au bout, ton autorité sur le cours des choses ont vaincu la mort en lui opposant une dignité sans faille. Chaque jour, tu nous as parlé en vérité, avec un souci constant de l’autre, sachant dire « adieu » sans trembler.
Tu m’as dit que tu avais donné ta vie à notre syndicat, et que tu ne regrettais rien. Au bord du gouffre, tu as voulu encore une fois analyser la situation de notre CGT, d’Info’Com et du SIP heureusement unis, mais aussi de notre pays et du monde qui ne vont pas bien. Tu as précisé des points d’histoire, articulant tes souvenirs avec ceux de Joël. Et tu as eu l’incroyable courage, c’est-à-dire le cœur, de dessiner des pistes possibles, des voies nécessaires, des perspectives d’espérance pour l’avenir.
Pour notre avenir, à nous, bien entendu, mais pour ton futur à toi aussi, Marc, parce qu’il y a un pacte entre toi et nous : la grande flamme que tu as allumée depuis plus de vingt ans, qui nous a tellement éclairés, réchauffés, animés, nous allons la nourrir avec plus de courage et de force que jamais. Nous allons nous inspirer de toi. Nous allons honorer ta mémoire, en faisant vivre entre nous, en chacun de nous, ta bonté et ton exceptionnelle intelligence. Ton nom, Marc Peyrade, est de ceux qui restent gravés dans les pierres les plus résistantes !
Quand les coups bas pleuvaient, comme il y a peu de temps encore, que les intérêts personnels, les lâchetés, les lubies, les mesquineries et les trahisons de certains submergeaient le débat authentique, sabotaient le bien commun, tu nous expliquais, toujours au-dessus de la mêlée, te situant au niveau tellement plus élevé du vrai combat, que – je te cite – « c’est des bêtises ». Quand tu disais ces mots, avec un sourire paternel, tu ressemblais à Jean-Pierre Vernant, héros de la Résistance, chef des FTP et des FFI de Haute-Garonne, libérateur de Toulouse, quand il expliquait la vie aux enfants, petits et grands, en disant : « Mon gentil… »
Tu n’as eu d’ennemis que ceux qui ont un besoin viscéral d’ennemis, mais toi tu les ignorais le plus souvent. Et tu as eu, tu as et auras toujours tellement d’amis qui t’ont admiré. Comme les grands, les généreux et pacifiques résistants.
De l’amour fraternel, nous avons fait notre doctrine sociale fondamentale, comme firent nos pères renommés de la « Typo », quarante-huitards et communards, Pierre Leroux et Jean Allemane, il y a plus d’un siècle et demi. Nous avons travaillé à le mettre en pratique à chaque occasion où la solidarité doit être animée de quelque chose de plus que les seuls idéaux. Marc, tu as été le centre de cette humanité et tu vas nous guider encore très longtemps dans notre résistance à la bêtise, à l’égoïsme, au Mal.
Toi, ton bien le plus précieux, auquel tu ressourçais chaque jour tes engagements et ton travail inlassable pour le Bien, il est devant moi, devant nous : Catherine, ton épouse, ton aimée, ta co-équipière dans cette « vie merveilleuse » (je te cite) que vous vous êtes donnée l’un à l’autre ; Victoria et Julien, tes magnifiques enfants, dont tu étais si fier, Marc. Nous avons parlé ensemble, jusqu’à la fin, de ta propre admiration pour ta femme et pour tes enfants. Tu étais toi-même comme un enfant ébahi, émerveillé, quand tu regardais la vidéo de l’équipe de natation synchronisée où Victoria nage comme un dauphin, quand tu partageais, entre pères, la confiance que tu mettais dans la force et la droiture de Julien, le rugbyman, le fils Peyrade. Catherine, Victoria, Julien, je témoigne de l’admiration incommensurable que Marc avait pour vous. Je sais qu’il s’est endormi, mercredi soir, il y a huit jours, sans peur pour votre avenir, assuré de la fraternité en acte de ses camarades et amis d’Info’Com et du SIP qui lui ont apporté tant de réconfort et de sûreté, ces dernières semaines. Il est donc parti apaisé, grâce à vous tous, dans l’harmonie d’une musique qu’il aimait.
Tu es ici, Marc, présent et vivant en nous. Et nous sommes là.
Les partisans du ghetto de Vilnius chantaient, en 1943 :
« Ne dis jamais que c’est ton denier chemin
Malgré les cieux de plomb qui cachent le bleu du jour
Car sonnera pour nous l’heure tant attendue
Nos pas feront retentir ce cri : nous sommes là ! »
« Nous sommes là ! », Marc. C’est notre cri, ce sont nos pas d’aujourd’hui.
Et de demain.

Hommage d'Info'Com-CGT : http://infocomcgt.fr/france/item/hommage-marc-peyrade

Hommage de Bruno Frappat (La Croix) : http://www.la-croix.com/Journal/Regards-SD/Territoires-2016-10-03-1100786234

Hommage dans ''L'Humanité'' : http://www.humanite.fr/le-cancer-emporte-marc-peyrade-614555

Hommage de Laurent Joffrin (Libération) : http://www.liberation.fr/france/2016/08/31/marc-peyrade-a-livre-ouvert_1475693