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Interview de Bernard Thibault, Secrétaire général de la Cgt, pour Le Monde

"La cgt ne négociera pas une réforme dans les entreprises"

Jeudi 18 octobre, le gouvernement et le chef de l'Etat vont être confrontés à leur premier mouvement social. Contre la réforme des régimes spéciaux de retraite, les grèves sont attendues en masse, en particulier dans les transports, où tous les syndicats appellent à une cessation d’activité. D’autres revendications, sur le pouvoir d’achat, l’emploi, ou la fusion ANPE-Unedic, vont venir renforcer les dizaines de défilés organisés dans le pays. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, révélé au grand public lors de la grève des cheminots en 1995, répond au Monde.

Qu'attendez-vous du gouvernement au soir du 18 octobre ?

Dès maintenant, il doit prendre la mesure de la mobilisation et changer le cadre de sa réforme. Il doit modifier sa conception de l'harmonisation des régimes de retraite en convoquant une réelle négociation. Le gouvernement a cultivé l'opposition entre les salariés en utilisant des arguments fallacieux. Ces personnels sont exaspérés d'avoir été présentés comme privilégiés ou coupables sur le dossier des retraites.

Cette bataille en défense des régimes spéciaux n'est-elle pas restrictive et mal vue par l'opinion publique ?

Les salariés entendent aujourd'hui d'autres arguments que ceux que l'on a bien voulu leur présenter jusqu'ici. Les enquêtes montrent une inflexion : en un mois, les Français qui soutenaient notre mouvement sont passés de 30 à 54 % (selon un sondage CSA pour L’Humanité). Il n'y pas beaucoup de responsables politiques qui progressent de 24 points en un mois. Maintenant, c'est à nous d'expliquer sur le terrain les conséquences de la réforme pour les personnels des régimes spéciaux : qui peut accepter une réduction de 20 à 25 % de sa future retraite ? A nous d’expliquer aussi que le gouvernement ne fait qu'anticiper sur la troisième réforme des retraites dans laquelle il envisage un nouvel allongement de la durée de cotisation à quarante et un puis quarante-deux ans pour tous. C’est le "travailler plus longtemps pour gagner moins".

Le ministre du travail dit que vous pouvez négocier dans les entreprises. Qu'allez-vous faire ?

Nous ne négocierons pas dans les entreprises tant que le cadre général de la réforme sera celui qui nous a été présenté. Nous ne pouvons pas dire que ce cadre est inacceptable et discuter de sa transposition entreprise par entreprise. C'est au gouvernement de revoir sa copie.

Vous étiez contre une grève reconductible le 18 octobre, pourquoi en prévoir une pour plus tard ?

Si le gouvernement maintient une posture intransigeante, alors qu’il s’attend à une journée de grève très importante, nous devrons envisager des suites en préservant l’unité des professions et des syndicats déjà dans l’action. On peut appeler cela le "principe de précaution".

La CGT prépare-t-elle un affrontement contre le gouvernement, comme en 1995 ?

La comparaison est sans intérêt : nous ne cherchons pas à battre un record. Mais je vois bien la tentation classique de dénoncer une grève « politique ». Ce serait une erreur : il s’agit d’une mobilisation syndicale qui porte des revendications sociales. Ce n'est pas parce que le président a une légitimité, que personne ne conteste, que cela doit conduire les syndicats à renoncer à leur mission.

Si la loi sur le service minimum était en vigueur, limiterait-elle l'impact des grèves de jeudi ?

Non. Les Français s'apercevront, le moment venu, que cette loi n’assurera pas un service minimum en toutes circonstances. Si le taux de gréviste est très important, les transports ne sont pas garantis. La loi vise surtout à complexifier les procédures pour déclencher une grève.

Le retrait de Denis Gautier-Sauvagnac de la négociation sur la modernisation du marché du travail vous satisfait-il ?

Cette décision était plus ou moins attendue. Mais elle ne suffit pas. De deux choses l'une ou M. Gautier-Sauvagnac garde son mandat pour représenter le Medef dans les négociations. Ou ce n'est pas le cas, et je ne vois pas pourquoi il y aurait des exceptions à cette règle, par exemple pour la négociation sur la pénibilité. Il est stupéfiant et scandaleux d’entendre certains dirigeants de l’UIMM, actuels et passés, revendiquer publiquement l’organisation d’un réseau d’influence à partir d’une caisse noire alimentée par des fonds prélevés dans les entreprises. Ils tentent de masquer leurs actes, peut-être répréhensibles, en orientant la suspicion vers les syndicats de salariés. J’examine la possibilité d’ouvrir des procédures pour diffamation.

Mais l'opacité des comptes syndicaux ne doit-elle pas être clarifiée ?

Ce sont les finances de l’UIMM qui ne sont pas claires. J'espère que ceux qui souhaitent plus de transparence reconnaîtront qu'il n'est pas légitime que ces organisations patronales puissent disposer de dizaines, voire de centaines de millions d'euros, destinées à être distribuées à «leurs bonnes oeuvres ». Cet argent est prélevé sur le compte des entreprises et, quelque part, sur le dos des salariés qui sont en droit de demander des comptes.

Peut-on discuter du financement sans réforme de la représentativité ?

Un arrêt de la Cour de cassation du 10 octobre vient de montrer la relation, la cohérence entre les moyens à disposition pour les syndicats et leur représentativité réelle. Lier les deux, ce sera une autre manière de «fluidifier le dialogue social», cette fois par la démocratie. La présidente du Medef, Laurence Parisot, propose un rendez-vous «le plus rapidement possible» pour ouvrir la discussion sur la représentativité et le financement. Répond-elle à la demande que vous lui avez faite, le 14 octobre ? J’ai obtenu en juin que patronat et syndicats se saisissent du thème de la représentativité. J’ai rappelé cet engagement vendredi dans une lettre à la présidente du medef. Elle convient à son tour que ce chantier doit être ouvert. Le plus tôt sera le mieux, la démocratie sociale est un impératif.

Propos recueillis par Rémy BARROUX.